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Chapitre I

Les Deux Légendes

L'Auberge du Cochon Rieur n'avait jamais vraiment fermé ses portes. Même dans les nuits les plus sombres, quand les loups des glaces hurlaient dans les montagnes d'Erretonnie et que les routes gelaient sous la lune, une lumière chaude brillait toujours à travers ses fenêtres embuées. On disait que l'auberge était bénie — ou maudite, selon qui racontait l'histoire.

Ce soir-là, l'auberge débordait. Des marchands de Bragonnie trinquaient avec des corsaires de la mer Morte. Un forgeron nain de Nalrog jouait aux dés avec un chevalier lufthérien. Dans un coin sombre, un homme au visage caché sous une capuche écoutait sans boire. Personne ne s'approchait de lui.

Au centre de la salle, un barde accorda sa lyre. Le brouhaha se tut progressivement.

Rastacan.

Le mot tomba comme une pierre dans un puits. Les rires cessèrent. Les chopes se figèrent à mi-chemin des lèvres. Même les flammes dans l'âtre semblèrent vaciller.

— Rastacan, répéta-t-il, le prince maudit. Le roi-serpent. Celui dont le nom fait encore pleurer les mères et trembler les guerriers.

Il pinça les cordes de sa lyre, et une mélodie sombre s'éleva. Il décrivit un prince cruel, un tyran, une sorcière, une malédiction méritée. La salle applaudit. C'était une bonne histoire. Une histoire juste.

Mais à une table dans le fond, un vieux guerrier cracha par terre.

— Mensonges, grogna-t-il.

Les têtes se tournèrent. Le guerrier était vieux, sa barbe grise tressée à la mode marou. Une cicatrice lui barrait le visage. Son armure portait les marques de batailles que les jeunes ne pouvaient même pas imaginer.

— Rastacan n'était pas un tyran, dit-il d'une voix rauque. C'était un héros. J'étais là. J'ai combattu à ses côtés avant la malédiction. C'est un sorcier démoniaque qui l'a frappé, envoyé par des ennemis jaloux. La transformation n'était pas une punition. C'était un piège.

— Les archives sont écrites par les vainqueurs, cracha-t-il. Les prêtres racontent ce qu'on leur ordonne de raconter. Mais moi, j'ai vu Rastacan pleurer quand la malédiction l'a frappé. J'ai vu ses yeux humains disparaître derrière les écailles. J'ai entendu ses cris quand le démon a pris possession de son corps.

Un frisson parcourut la salle.

— Rastacan n'a pas choisi de devenir un monstre. Il a lutté. Pendant trois siècles, il a lutté contre la malédiction. Et maintenant, vous le traitez de tyran. Vous oubliez qu'il était votre prince.

Le barde n'avait pas de réponse. Le guerrier se rassit lourdement, vidant sa chope d'un trait.

— Deux légendes, murmura quelqu'un. Deux vérités.

Dans le coin sombre, l'homme à la capuche se leva et sortit sans un mot. Personne ne remarqua la marque rouge sur son poignet — le sceau d'Héréclès le Sanglant, dieu du sang et des assassins. La Force Rouge était à l'écoute. Et elle avait des plans.

Cette nuit-là, l'Auberge du Cochon Rieur ferma ses portes pour la première fois depuis des décennies. Dans les ténèbres, quelque chose se réveillait.

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Ambiance
Le Sacre
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